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| Limites internes ou frontières intérieures ? |
| Les frontières extérieures de la Guyane se doublent, même si le terme peut paraître à première vue impropre, de "Frontières intérieures". |
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Saint-Georges de l'Oyapock
© C. Bidaud |
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| "Une autre frontière, culturelle cette fois, traverse la Guyane d'est en ouest, la coupant en deux territoires distincts" |
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(21) L'île de Cayenne regroupe les villes de Cayenne, Rémire-Montjoly et Matoury.
(22) TURNER Frederick Jackson, The frontier in american history,
Krieger Publishing company, New-York, 1976 |
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Découpe administrative
Cartographie © TDG |
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| (23) MAM LAM FOUCK Serge, Histoire générale de la Guyane française. Les grands problèmes guyanais : permanence et évolution, Ibis rouge éditions - Presses univertaires créoles - GEREC, Cayenne, 1996 |
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| Une véritable coupure entre littoral et intérieur |
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| • Une frontière culturelle |
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La géographie découpe le territoire guyanais en deux zones adjacentes du nord vers le sud.
Au nord, la première, celle des terres basses constituées de sédiments. Elle s'étend sur 5 à 40 kilomètres en profondeur et est couverte d'une végétation de savanes, mangroves et forêts inondées. La deuxième est celle des terres hautes, domaine de la forêt équatoriale. C'est bien entendu la plus importante, puisqu'elle recouvre près de 95% du département. Ce découpage ne pourrait être que géographique. Mais il se double, comme souvent, d'un découpage économique et démographique, opposant littoral à intérieur.
Sur le littoral, qui va d'est en ouest de Saint Georges de l'Oyapock à Saint Laurent du Maroni se trouve installé l'essentiel de l'activité et de la population, regroupé autour de trois pôles majeurs : l'Ile de Cayenne(21), Kourou et Saint Laurent du Maroni.
La frontière entre la bande littorale et l'intérieur peut être en partie considérée au sens de Turner(22). En effet, c'est une bande qui n'est pas définie strictement, mouvante, qui avance en permanence puisque le littoral gagne sur la forêt, tel un front pionnier, compte tenu de la croissance démographique du département. On passe d'une zone à l'autre insensiblement.
En même temps, l'intérieur est un univers souvent craint et rarement fréquenté - car méconnu, par la population créole installée majoritairement sur le littoral et pour laquelle la forêt est synonyme d'une nature sauvage et effrayante, incompatible avec la civilisation moderne représentée par la ville.
C'est le domaine réservé des Noirs Marrons, des Amérindiens et des chercheurs d'or brésiliens, les Garimperos.
Les habitants de la bande littorale, en majorité créoles et métropolitains, se tournent donc davantage vers les Antilles ou la métropole. Ainsi une autre frontière, culturelle cette fois, traverse la Guyane d'est en ouest, la coupant en deux territoires distincts.
Au nord, une zone littorale réduite, créole et métropolitaine, comptant l'Ile de Cayenne, Roura, Kourou et Sinnamary (on peut exclure Régina et Saint Laurent du Maroni du dispositif pour les raisons suivantes : Régina est une ville surtout amérindienne et brésilienne et Saint Laurent est de plus en plus marqué par la culture noire marron). Cette zone peut être englobée dans l'arc caraïbe et apparaît ainsi comme une troisième île "continentale" antillaise, même si les créoles guyanais revendiquent haut et fort leurs différences vis-à-vis de leurs cousins martiniquais et guadeloupéens. Une appartenance renforcée par les nombreux Antillais installés en Guyane.
Au sud, une Guyane amazonienne, forestière, fortement ancrée sur le continent sud-américain mais en même temps pluriethnique car peuplée de Noirs Marrons, d'indiens et de Brésiliens.
Les points de passage de cette frontière culturelle étant les villes de Saint-Laurent du Maroni à l'ouest et Régina à l'est. |
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| • Une frontière administrative qui puise ses origines dans l'histoire |
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Cette frontière culturelle séparant le littoral de l'intérieur s'est doublée au XXe siècle d'une frontière administrative. En effet en 1930 est créé le Territoire de l'Inini, dont la frontière avec le reste de la colonie de Guyane recoupe grosso modo la frontière définie précédemment, s'étendant de Saint Laurent du Maroni à Saint Georges de l'Oyapock. Cette création avait un but économique : la reprise en main par l'Etat français du contrôle de l'extraction d'or. Avec la départementalisation, en 1946, le Territoire de l'Inini est remplacé par un arrondissement de l'Inini, le littoral devenant l'arrondissement de Cayenne : la frontière intérieure demeure. La coupure littoral/intérieur n'est rompue qu'en 1969, lors d'une réorganisation administrative. La limite administrative divise alors la Guyane longitudinalement entre l'arrondissement de Saint-Laurent à l'ouest et l'arrondissement de Cayenne à l'est.
Cette frontière intérieure découle de l'histoire de la colonisation de la Guyane et a été continuellement renforcée par l'administration française. Elle recoupe la limite entre "espace colonial" et "espace tribal"(23) . Durant tout le XVIIe siècle et pendant les trois premiers quarts du XVIIIe siècle, le territoire guyanais a été occupé sommairement par les colonisateurs. En 1848, l'espace colonial n'occupe que la frange littorale comprise entre l'Oyapock et la Mana. L'Ouest et le Sud sont les domaines de l'espace tribal, occupé par les Noirs Marrons et les Amérindiens. L'espace tribal n'est envahi qu'à partir des premiers rushs, c'est-à-dire en 1855. Le Maroni est atteint en 1873. Saint Laurent du Maroni naît grâce à l'installation du bagne.
Il est donc logique de retrouver cette coupure entre littoral et intérieur sous sa forme culturelle actuelle. |
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| Photo © Antoine Cercueil |
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| "La tentation est grande pour nombre d'aventuriers de tous poils, qui n'ont pas toujours de nobles intentions, d'aller visiter, voire même de s'installer dans les communautés amérindiennes" |
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Forêt tropicale sous la brume
Photo © Roger Le Guen |
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| (24) GAY Jean-Christophe, Les discontinuités spatiales, Economica, Paris, 1995 |
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| Frontière civilisationnelle ou limite écologique ? |
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| • Des origines ethnologiques |
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Une autre frontière a été instituée par arrêté préfectoral dans les années 70, réglementant les visites touristiques dans le département de la Guyane, suite à la disparition de Michel Mainguy, un jeune homme parti avec son frère Alain à l'aventure dans le sud guyanais.
En effet, avec la multiplication des voyages par avion, la tentation est grande pour nombre d'aventuriers de tous poils, qui n'ont pas toujours de nobles intentions, contrairement aux Mainguy, d'aller visiter voire même de s'installer dans les communautés amérindiennes. Les autorités françaises, soucieuses de protéger les Amérindiens des méfaits de la civilisation européenne et de l'orpaillage sauvage, ont institué cette ligne qui s'étend de Camopi à l'est à Elaé à l'ouest, au sud de laquelle l'accès est interdit, sauf autorisation préfectorale.
Cette frontière intérieure a été constamment contestée par le monde politique guyanais, très majoritairement créole, au principe que l'ensemble du territoire doit être accessible à tout Guyanais. Cette frontière réglementaire, sorte de frontière civilisationnelle entre monde européen et monde indien, rompt avec le dogme de la francisation et instaure un principe de différenciation protecteur. Si cette zone protégée a eu prioritairement un objectif humanitaire, un autre projet se dessine dans le cadre de cette même étendue, à portée cette fois écologique. |
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| • Une remise en cause écologique |
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Un projet de parc national, qui est en germe depuis plusieurs années, recoupe la zone bornée par cette limite au nord et la dyade franco-brésilienne au sud. Deux logiques s'affrontent autour de ce projet : certains refusent catégoriquement le projet de parc national, qui impliquerait une large ouverture de l'espace protégé au grand public et le risque du développement d'un "tourisme ethnologique".
Les tenants du parc national sont quant à eux, de deux ordres : au premier plan, les écologistes, au nom de la défense de la faune et de la flore, critiquent le maintien du statut de zone réglementée, indiquant que c'est déjà le terrain de nombreuses incursions d'orpailleurs et que seul un statut de parc national permettrait de protéger efficacement la forêt guyanaise. Au second plan, les défenseurs de la francisation et de l'assimilation considèrent qu'on ne peut maintenir une parcelle du territoire de la République à l'état de zone dérogatoire, inaccessible à la très grande majorité des Guyanais et sur lequel tous les habitants ne sont pas des citoyens à part entière, selon un principe exorbitant, en contradiction avec l'idéal républicain.
Ainsi, une même discontinuité(24) intérieure, peut revêtir deux aspects, selon l'objectif qu'on lui donne. Il peut s'agir soit d'une frontière de civilisation, soit d'une limite écologique. Il est à noter que cette "rupture" est physiquement imaginaire, n'étant appuyée sur aucune particularité du terrain. |
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| © Antoine Cercueil |
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| "Le voyageur qui veut se rendre de Saint Georges à Saint Laurent n'aura pas moins de 43 ponts à franchir, sur un peu plus de 580 km" |
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| © Antoine Cercueil |
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| "Ainsi, la bonne couverture fluviale de la Guyane ne répond pas entièrement aux attentes que l'on peut avoir en terme de circulation" |
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| (25) En comptant le pont de l'Approuague dont il est fait mention au §. "Surveillance des frontières" |
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| Coupures méridiennes |
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Mais il serait trop simple de s'en tenir là. En effet, la géographie guyanaise réserve d'autres surprises. Ainsi, comme on l'a vu, il est peu aisé d'entrer en Guyane française par l'est ou l'ouest à pied sec. De la même façon, il a longtemps été délicat de traverser la Guyane d'est en ouest.
L'ensemble du réseau hydrographique s'écoule de façon méridienne, du sud vers le nord, formant autant de barrières qu'il y a de fleuves. Ces difficultés sont petit à petit réduites par la construction de ponts. Dans les années 90 fut construit le pont sur le Mahury qui a désenclavé la commune de Roura et remplacé le bac. Les ponts qui enjambent les rivières Cayenne et Kourou furent édifiés à la fin des années 1970 ; ils permettent de couvrir les quelque 60 km qui séparent Cayenne de Kourou en un temps record. Plus à l'ouest, un autre ouvrage d'art jeté sur la rivière Mana a simplifié dans les années 90 la vie des habitants de Mana, en leur évitant un détour d'une soixantaine de kilomètres pour se rendre vers Kourou et Cayenne.
Ces coupures humides sont restées jusqu'à une époque récente des points de rupture dans les liaisons est/ouest. Le voyageur qui veut se rendre de Saint Georges à Saint Laurent n'aura pas moins de 43 ponts à franchir, sur un peu plus de 580 km(25). Il faut imaginer le même trajet à l'époque où les ponts n'existaient pas et où chaque franchissement se faisait dans le meilleur des cas par un bac ; tout transbordement par pirogue ou par un autre moyen de fortune, entraînait à chaque fois une rupture de charge et des risques évidents de chavirage et de noyade.
Cet état de fait a eu pour effet de créer de multiples fractures, découpant la Guyane de façon grossière en trois régions : l'Est, avec les villes de Régina et Saint Georges, elles-même noyau de petites zones bien différenciées ; le littoral central avec les deux pôles principaux de Cayenne et Kourou et l'Ouest, autour de Saint Laurent. Ce découpage longitudinal, même s'il n'a pas marqué la Guyane de façon aussi poussée que celui qui sépare littoral et intérieur, se surajoute et complexifie l'unité du territoire.
Les fleuves qui irriguent la Guyane, s'ils sont une entrave aux échanges est/ouest, peuvent aussi apparaître comme des voies de communication nord/sud.
Ils le sont effectivement mais de façon limitée. En effet, les sauts, qui marquent les ruptures de pente, sont autant de points de blocage. La Mana, par exemple, compte de son embouchure à sa source plus de 90 sauts. Sachant que chaque saut, en fonction de la hauteur d'eau, est synonyme de rupture de charge potentielle, le transport de marchandises peut s'avérer très vite délicat. En définitive, seuls les cours inférieurs des fleuves sont réellement utilisables facilement.
En outre, seuls les piroguiers aguerris, qui se recrutent, en fonction des fleuves, parmi les communautés amérindienne ou noir marron, sont en mesure de mener leurs voyageurs et marchandises à bon port car les cours d'eau recèlent des pièges en tous genres, qui changent en fonction des marées et des saisons, tels que bancs de sable ou roches affleurant, ce qui complique grandement la navigation. Il est à noter d'ailleurs qu'aucun fleuve de Guyane n'est considéré comme navigable au delà du "premier obstacle" (pont ou saut).
Ainsi la bonne couverture fluviale de la Guyane ne répond pas entièrement aux attentes que l'on peut avoir en terme de circulation. Les cours d'eau sont certes bien utilisés mais ces voies trouvent vite leur limites.
Là aussi, la Guyane est rejointe par la notion de frontière. |
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| Conclusion |
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| © C. Bidaud |
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| "La France d'une part, et les Guyanais d'autre part, savent-ils ce qu'ils veulent faire de la Guyane ?" |
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La Guyane française a une géographie singulière et une histoire mouvementée. Mais plus que tout autre territoire, elle est marquée par une sédimentation de discontinuités en tous genres qui l'ont façonnée et qui éclairent par bien des points sa situation actuelle. C'est pourquoi on peut qualifier la Guyane de territoire de la frontière.
Ses frontières extérieures ont été lentes à définir et les imprécisions quant à sa superficie réelle qui ont perduré jusqu'à très récemment sont là pour témoigner de cette difficulté. Ces frontières demeurent l'objet de l'attention des autorités françaises qui mettent en oeuvre d'importants moyens pour la surveiller, en interdire sa traversée et en garantir son intégrité. Elles sont peut-être aussi l'objet de la convoitise des Etats voisins. Une partie de la population considère que ces moyens sont insuffisants ; ils seront encore augmentés dans les mois et les années à venir ; le sujet est dans toutes les bouches et apparaît comme la cause avérée ou rêvée de beaucoup de maux.
La Guyane française est traversée par une frontière intérieure à la fois nette par les différences qu'elle sécrète, et floue par son tracé, qui sépare une Guyane amazonienne d'une Guyane caraïbe, le littoral étant comme détaché du continent sud-américain pour s'ancrer à l'ensemble antillais.
La Guyane, c'est aussi des ruptures physiques longitudinales et transverses qui affectent l'unité de son territoire.
Il en ressort une conclusion en forme de questions : la France d'une part, et les Guyanais d'autre part, savent-ils ce qu'ils veulent faire de la Guyane, département français d'outre-mer ?
Et lorsque la réponse à cette première question se dégagera, une deuxième se posera : la Guyane a t-elle à sa disposition les moyens de ses ambitions ?
Ce sera sûrement l'objet des nombreux débats qui ne manqueront pas d'animer le processus naissant de réflexion sur l'avenir institutionnel des collectivités ultramarines françaises. |
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