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Frontières de Guyane, Guyane des frontières
Marc-Emmanuel PRIVAT
 
Carte de la Guyane
Cliquez sur la carte pour l'agrandir
La Guyane est l'un des trois départements français d'Amérique avec la Martinique et la Guadeloupe. Avec près de 84.000 km2, c'est le plus vaste département français mais aussi le moins densément peuplé. C'est la seule parcelle de terre française, et plus largement d'un Etat appartenant à l'Union européenne, sur le continent sud-américain.

La Guyane a toujours été et demeure marquée par la notion de frontière. Frontières extérieures tout d'abord, puisque son territoire a fait l'objet, depuis son appropriation par la France au XVIIe siècle jusqu'au XXe siècle, de contestations récurrentes avec ses voisins. Frontières intérieures également, à la fois physiques, politiques, économiques, sociales, ethniques et psychologiques.
 
S   o   m   m   a   i   r   e
Des frontières extérieures sous le signe de l'eau
Au nord, la mer
   La frontière littorale
   La frontière maritime

Le Maroni, les Maronis
   Le contesté franco-hollandais
   Le Maroni, entre frontière et lieu de vie

La dyade franco-brésilienne
   Qu'est-ce que l'Oyapock ?
   Les Monts Tumuc-Humac
   Mythes et réalités de la frontière franco-brésilienne

Les frontières au centre du monde guyanais
   Particularisme français
   La surveillance des frontières ou le mythe de Sisyphe
Limites internes ou frontières intérieures ?
Une véritable coupure entre littoral et intérieur
   Une frontière culturelle
   Une frontière administrative qui puise ses origines dans l'histoire

Frontière civilisationnelle ou limite écologique ?
   Des origines ethnologiques
   Une remise en cause écologique

Coupures méridiennes
Conclusion
Bibliographie
 
Des frontières extérieures sous le signe de l'eau
Vue aérienne sur la savane Matiti
© C. Bidaud
 
"Le littoral avance et recule en permanence"
 
 
* 1 nautique = 1 mille marin,
soit 1.852 mètres
Au nord, la mer
 
La frontière littorale
La Guyane possède trois frontières extérieures. La première est constituée par la façade maritime, orientée vers le nord-est et longue d'environ 380 km.
C'est une frontière physique entre la terre et l'eau, tout en étant, par sa structure, une zone mal définie, caractérisée par son mouvement perpétuel et cyclique. Le sable du littoral est recouvert par la vase apportée par l'Amazone. Le débit du fleuve est si puissant et l'accumulation de sédiments si importante que la côte s'enfonce sous leur poids ; les phénomènes de subsidence et d'accumulation, concomitants, font que le littoral avance et recule en permanence. Cette évolution cyclique et à fréquences courtes à l'échelle d'une vie humaine (environ 11 ans), donne à cette frontière un caractère insaisissable. Cette impression est renforcée par la turbidité due aux mouvements d'alluvions permanents. Il faut se rendre aux Iles du Salut, distantes de la côte d'environ 7,5 milles nautiques*, pour retrouver une eau plus claire. Par ailleurs, ces mouvements de sédiments et l'existence de hauts fonds marins rendent l'exploitation d'un port de commerce difficilement pérenne sans le recours continu au dragage d'un chenal. En effet, les navires dont le tirant d'eau excèdent 4,50 m ne peuvent accoster naturellement.
En outre, les courants et vents contraires ont parfois rendu l'accostage des bateaux à voile impossible. Ce facteur accroît le caractère frontalier de la côte et complique les échanges entre terre et mer ; l'interface terre-mer ne joue qu'imparfaitement son rôle et limite ainsi le développement qu'un littoral plus accessible aurait pu apporter à la Guyane.

Par l'appartenance de la Guyane à la France et donc à l'Union européenne, La façade maritime est en même temps tout le contraire d'une solution de continuité. Le principe de la continuité territoriale, justement, est censé abolir cette barrière aquatique, isolant le département ultramarin de sa métropole. La nécessité de liaisons aériennes régulières et suffisantes est donc avérée pour maintenir ce lien avec la métropole, distante de plus de 7.000 km.
 
Photo © Antoine Cercueil
 
"Cette frontière d'un espace économique protégé est donc bafouée"
 
 
(1) Affectation aux forces de la Marine en Guyane en septembre 2003 d'un troisième patrouilleur de 400 tonnes, type de bâtiment spécialement conçu pour surveiller la Z.E.E.
La frontière maritime
Comme toutes les frontières maritimes françaises, celle de la Guyane est à trois nivaux : 12, 24 et 200 nautiques. A 12 nautiques de la côte se trouve la limite des eaux territoriales ; à 24 nautiques, c'est la limite d'une zone de compétence douanière, fiscale, sanitaire et d'immigration et à 200 nautiques, la limite de la zone économique exclusive.

Cette zone est régie par une police en mer, menée conjointement par la gendarmerie maritime, la marine nationale et les douanes.
La zone économique exclusive de la Guyane française représente une surface de 130.000 km2. Par sa richesse en poissons et crevettes, elle revêt une importance particulière, mais en creux. En effet, ses frontières sont contestées, si ce n'est en droit du moins dans les faits, par les innombrables infractions des bateaux de pêche surinamiens, guyaniens, vénézuéliens et brésiliens qui viennent allègrement piller la ressource halieutique guyanaise. Les moyens affectés par les autorités françaises à la surveillance de ce vaste domaine, même s'ils sont renforcés(1), restent insuffisants : ils ne permettent pas de protéger efficacement l'activité de la pêche guyanaise.

Cette frontière d'un espace économique protégé est donc bafouée. Hormis l'impact économique certain que ces intrusions ont sur le secteur guyanais de la pêche, celles-ci remettent en cause l'autorité de l'Etat français sur une zone dont le droit international lui a reconnu l'exclusivité.
Cette situation souligne à la fois la difficulté de surveiller une zone maritime de plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés et la vanité des frontières maritimes, qui ne peuvent s'appuyer, contrairement aux frontières terrestres, sur aucun repère physique tangible.
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Pirogue sur le Maroni
© Thierry Montford
 
"Le Maroni est considéré comme la frontière ouest de la Guyane française"
 
 
(2) Le cours inférieur du Maroni s'étend de son embouchure jusqu'au confluent du Lawa et du Tapanahoni.
(3) MIEVILLY Sabine, Pourquoi maintenir les DOM dans la République française ?, Ibis rouge éditions, Cayenne, 2002.
Le Maroni, les Maronis
 
Le contesté franco-hollandais
La deuxième frontière extérieure est une frontière fluviale qui sépare à l'ouest la Guyane française de l'ex-Guyane hollandaise, devenue, par son indépendance proclamée en 1975, le Suriname.

Cette frontière est longue de 520 km et s'étend de l'embouchure du Maroni au nord à sa source supposée au sud. Les Hollandais ont cherché à repousser cette frontière jusqu'à Sinnamary mais le cours inférieur du Maroni(2) s'est imposé rapidement comme la frontière logique du territoire français. En effet, dès le Traité d'Utrecht, en 1713, le Maroni est considéré comme la frontière ouest de la Guyane française et en 1860 la liberté de navigation sur le fleuve est consacrée. Le cours supérieur en revanche a été plus délicat à fixer. Il a donné lieu à deux contestations, portant sur sa détermination(3). En effet, la découverte de l'or au XIXe siècle a attisé les appétits et le choix d'un cours formateur plutôt qu'un autre, pouvait priver la Hollande ou la France d'un territoire aurifère. La première contestation commence en 1861. Les Français estiment que le cours d'eau formateur est le Tapanahoni, alors que les Hollandais penchent pour le Lawa. Les deux parties ne réussissant pas à se mettre d'accord, le contesté est arbitré par le Tsar de Russie en 1891. Un calcul de débit, mal effectué ou surdéterminé par la saison, prive la France d'une zone de 25.000 km2, riche de minerais d'or.

Le second contesté apparaît en 1902. les Hollandais considèrent que le cours supérieur du Lawa est le Marouini alors que pour les Français, il s'agit du Litani. Les deux Etats parviennent à se mettre d'accord en 1935, à l'avantage des Français, plus combatifs, échaudés par le résultat du précédent arbitrage ; ils conservent ainsi un territoire riche, d'une superficie de 6.000 km2. La marque méridionale de la frontière est une borne, dite Point de trijonction, puisque séparant les territoires français, surinamais et brésilien. Cette limitation frontalière a été déterminée par une commission franco-hollando-brésilienne en 1938. Malgré la convention signée avec la France en 1978 et l'accord de coopération signé avec le Conseil régional de Guyane en 1988, le Suriname, reprenant les thèses hollandaises, continue de contester, mais de façon plus feutrée la frontière fixée sur le Litani : les cartes surinamaises indiquent la frontière sur le Marouini. L'éclatement de la guerre civile, en 1986, fige la situation et le problème n'est plus évoqué officiellement lors du retour au calme en 1991.
 
"C'est la différence de niveau de vie et de protection sociale qui existe entre les deux rives, qui fait reconnaître la frontière par les habitants"
 
(4) Marronnage : se dit de la fuite des esclaves ; viendrait d'une altération de l'hispano-américain cimarron.
(5) BELLARDIE Tristan, La France ou l'extinction du groupe : le choix des Boni (1848-1893) in Regards sur l'histoire de la Caraïbe, des Guyanes aux Grandes Antilles, Ibis rouge éditions, Cayenne, 2000
(6) Le saut est une rupture de pente sur le fleuve, qui nécessite pour son passage, notamment en période de basses eaux, toute la dextérité du piroguier ou même un processus de déchargement/chargement en aval et amont des rapides.
(7) LEZY Emmanuel, Guyane, Guyanes, une géographie "sauvage" de l'Orénoque à l'Amazone, Mappemonde Belin, Paris, 2000
(8) ANOUILH Dominique, La France, la Guyane et la guérilla (1986-1992), Implication de la crise surinamienne en Guyane française, Université de Toulouse - Le Mirail, groupe de recherche en histoire immédiate, 1994
(9) MOUREN-LASCAUX Patrick, La Guyane, Editions Karthala, Paris, 1990
(10) GAY Jean-Christophe, Les discontinuités spatiales, Economica, Paris, 1995
Le Maroni, entre frontière et lieu de vie
Le fleuve frontière est générateur de sens et de paradoxe à plus d'un titre. En effet, si politiquement il sépare deux Etats, il est aussi une voie de communication et le centre du monde pour certains, comme la gare de Perpignan le fut pour d'autres.

C'est le lieu de vie et le cordon ombilical de l'univers des Noirs marrons (ou Bush Negroes, "nègres des bois") ces descendants d'esclaves travaillant dans les colonies hollandaises, sur la rive gauche du fleuve, ayant fait "marronnage(4)" au XVIIIe siècle, constitués de quatre ethnies : Saramaca, Paramaca, Ndjuka et Boni ou Aluku. Si pour un observateur européen, la différenciation est plus que délicate, elle est une réalité du point de vue linguistique (même si tous les habitants du fleuve se comprennent) , culturelle, mais surtout politique, dans la relation qu'ont et qu'ont eu ces ethnies avec les deux Etats en présence(5).

Elle est aussi significative par les zones d'installation bien différenciées le long du fleuve, depuis son embouchure jusqu'aux confins de sa source, qui coïncident souvent avec les ruptures physiques que sont les sauts(6), créant ainsi plusieurs frontières transverses infra-politiques. Cohabitent donc deux types de frontières au sens politique du terme. Le fleuve sépare deux Etats et les sauts séparent les villages des différentes ethnies(7).
Le fleuve est aussi le théâtre d'une dichotomie entre séparation politique et lien ethnique, qui est une source de difficultés pour l'Etat français. La naïveté prétendue des Noirs Marrons quant à leur incompréhension de la dimension politique du fleuve est souvent feinte. La rupture culturelle évoquée à dessein lors des contrôles douaniers est vite oubliée quand vient l'heure d'accoucher pour nombre de femmes de nationalité surinamaise. Les bonnes âmes mettent en avant la supériorité sanitaire et médicale pour expliquer l'afflux des futures mères à la maternité de Saint-Laurent du Maroni mais l'argument ne tient pas longtemps. La France est bonne mère pour ceux qui naissent sur son sol. D'ailleurs l'incompréhension culturelle a été vite gommée lors de la guerre civile qu'a connu le Suriname de 1986 à 1992(8), marquée par un afflux brutal de milliers de réfugiés sur la rive droite du fleuve, perçu comme une menace pour l'équilibre social(9) et la sécurité du département.

Jean-Christophe Gay(10) considère qu'il est difficile d'effacer les limites politiques car les Etats, ayant une force certaine d'intégration, ont une prédisposition pour s'auto-organiser. Cependant, le fleuve Maroni ne conserve son caractère politique que par la différentiation socio-économique qu'il représente. En effet, c'est la différence de niveau de vie et de protection sociale, qui existe entre les deux rives, qui fait reconnaître la frontière par les habitants du fleuve et non le fait que la rive droite soit française et la rive gauche surinamaise. En revanche, il est clair que cette discontinuité entre deux Etats réagit comme une zone de confins où l'exception est la règle et où naît un phénomène de contre-société : la société du fleuve.
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Embouchure de l'Oyapock
© C. Bidaud
 
"Le résultat de cette conciliation, toute défavorable qu'elle est à la France, n'en est pas moins logique"
 
 
* Dyade :
1 - Réunion de deux principes qui se complètent réciproquement (Petit Robert)
2 - Dans un sens géographique, frontière commune à deux Etats (selon Michel Foucher)

(11) FOUCHER Michel, Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique, Fayard, Paris, 1991
(12) VIDAL DE LA BLACHE Paul, Le contesté franco-brésilien en Guyane, Annales de géographie, tomes VIII, 1898 et X, 1901
(13) LONCAN Andrée, Le rideau de l'Amazone 1713-1900 in La Grande encyclopédie de la Caraïbe, vol. 7 Histoire de la Guyane dir. Vincent Huyghues-Belrose, Editions Sanoli, 1990
La dyade*(11) franco-brésilienne
 
Qu'est-ce que l'Oyapock ?
La troisième et dernière frontière extérieure est une frontière fluvio-terrestre qui sépare la Guyane française du Brésil.

Elle est composée, à l'est, du fleuve Oyapock, de son estuaire à sa source ; au sud, la frontière est calquée sur la ligne de partage entre les eaux se jetant dans l'océan Atlantique vers le nord et celles rejoignant le bassin de l'Amazone, allant, d'est en ouest, des sources de l'Oyapock au Point de trijonction. La ligne de partage des eaux est ponctuée de sept bornes. La partie fluviale de la frontière s'étend sur 427 km et celle, terrestre, sur 303 km.
Cette frontière a fait également l'objet de nombreuses contestations entre la France et le Portugal puis le Brésil et ce dès la fin du XVIIe siècle, date des premières explorations françaises sur l'Araguary, jusqu'à 1900, date de l'arbitrage définitif rendu par le Conseil fédéral suisse et fixant la frontière sur l'Oyapock. Par le traité d'Utrecht, Louis XIV abandonne totalement l'Amazone aux Portugais mais l'ambiguïté des localisations géographiques en Amazonie demeure, ce qui maintient alternativement durant près de deux siècles, des périodes d'escarmouches et de relatif calme, les deux parties ne cessant de rechercher l'extension de leur territoire respectif, par l'installation de postes militaires, de missions religieuses et de comptoirs commerciaux. L'arbitrage rendu par la Suisse est défavorable à la France. En effet, le territoire brésilien se trouve augmenté d'un coup de près de 260.000 km2. La France considérait que la fameuse rivière Japoc ou Vincente Pinzon, du nom de son inventeur (au sens second du terme) en 1499 ne correspondait pas à l'Oyapock mais au fleuve Araguary, situé plus au sud. Les Brésiliens imposent sans difficulté leur vision : la Rivière Vincente Pinzon ou Japoc n'est autre que l'Oyapock et non l'Araguary comme le soutient la France.

Cependant le résultat de cette conciliation, toute défavorable qu'elle est à la France, n'en est pas moins logique. Le baron de Rio Branco, ministre plénipotentiaire choisi par le gouvernement brésilien pour le représenter, a soigneusement préparé son dossier. Il n'en est pas à son coup d'essai, ayant déjà négocié favorablement la frontière avec l'Argentine.

La France, par inconséquence ou plus sûrement par désintérêt pour la situation de la Guyane en tout début du XXe siècle, accaparée par l'Afrique, délègue des diplomates peu au fait de la question, sans véritables arguments à opposer aux Brésiliens, ceux-ci ayant épuisé toutes les archives à leur disposition, y compris en France ! Vidal de La Blache, qui étudie parallèlement le dossier et en tire des conclusions à l'issue de l'arbitrage(12), montre que les phénomènes de subsidences et d'accumulation ont bouleversé tout le dessin de la côte entre l'Amazone et l'Oyapock, ce qui signifie que les cartes des différentes époques présentées ne prouvent nullement que la Rivière Japoc est bien l'Oyapock : la France, par impréparation de la question, se prive ainsi d'un territoire qui aurait multiplié par quatre l'espace guyanais.
Pour le Brésil, qui est en pleine période de consolidation de son unité, il s'agit d'une question nationale. Le processus d'arbitrage est peu propice à la France : les autres grands pays européens coloniaux la considèrent comme un concurrent ; ils ont donc beau jeu de soutenir le Brésil ; les pays européens non coloniaux parlent d'un impérialisme immoral. Les Etats-Unis appuient le Brésil, considérant que l'Amérique doit revenir aux Américains et voyant dans ce grand pays un formidable réservoir commercial(13).
 
Arc en ciel sur le Mitaraka Nord
Photo © Philippe Gaucher
 
(14) Ce massif est situé au sud-est de la Guyane, à environ 15 km à vol d'oiseau du Point de Trijonction.
(15) HURAULT Jean-Marcel, Montagnes mythiques : les Tumuc-Humac, Cayenne, 2002
 
"La frontière franco-brésilienne est perçue différemment que l'on se trouve à Cayenne ou Rio"
 
(16) HURAULT Jean-Marcel, Français et Indiens de Guyane, Guyane presse édition, Cayenne, 1989
Les Monts Tumuc-Humac
Une fois fixée la frontière Est, restait à déterminer la frontière Sud. Celle-ci est définitivement fixée en 1950. Elle est basée sur une simple ligne de partage des eaux mais se double d'une frontière montagneuse mythique, les Monts Tumuc-Humac. Mythique car l'extrême sud guyanais ne culmine qu'à 850 m au sein du Massif du Mitaraka(14). Il est vrai que nombre d'explorateurs, depuis le XVIIe siècle jusqu'au début des années 1970 sont partis à la recherche de cette chaîne de montagnes(15). La création de ce mythe peut s'expliquer par la nécessité de donner du relief à une frontière-ligne de partage des eaux.
A partir de 1955, une commission mixte franco-brésilienne de délimitation de la frontière se réunit régulièrement et la délimitation s'est terminée en 1962 avec la fin de l'implantation des sept bornes.
Mythes et réalités de la frontière franco-brésilienne
Si la frontière sur l'Oyapock ne fait plus de doute, les multiples sauts, méandres et îlets sur la rivière compliquent la désignation précise de la frontière, qui est sensée se situer à égale distance des deux rives.
La frontière franco-brésilienne est perçue différemment selon que l'on se trouve à Cayenne ou à Rio.
Pour les Brésiliens, cette frontière est considérée comme un front pionnier. La capitale est avec la région amazonienne dans une relation centre/périphérie ; la Guyane étant en grande partie vide et possédant un niveau de vie plus de deux fois supérieur à celui de la province brésilienne voisine de l'Amapa, la tentation est grande pour les Brésiliens de recommencer à pousser leurs frontières.
Pour les Guyanais, cette frontière doit être défendue coûte que coûte contre l'immigration car s'ils ne craignent pas une remise en cause violente de la frontière, ils redoutent la colonisation pacifique par l'immigration clandestine et la forte fécondité des Brésiliennes.
Les communautés amérindiennes vivant sur l'Oyapock, Palikur entre Saint-Georges et l'embouchure, Wayampi, Wayana et Emerillon dans le sud du pays à partir de Camopi, acceptent difficilement les réalités de la frontière et leurs contraintes, notamment pour ce qui est de la nationalité : certains sont français, d'autres brésiliens. Demeurant prioritairement au sein de leur groupe ethnique d'origine, ils vivent indifféremment sur la rive droite ou la rive gauche du fleuve.
Cependant les Amérindiens ont quelquefois utilisé la frontière comme un refuge, notamment pour échapper à l'intolérance des sectes protestantes brésiliennes face à leurs pratiques chamaniques.
En outre, le phénomène de francisation(16), en intégrant les Amérindiens à la République, a profondément modifié leur façon de vivre. Les apports de la protection sociale (revenu minimum d'insertion, allocations familiales, etc) ont créé des besoins qui leur étaient inconnus. Ainsi la rive gauche du fleuve est devenue synonyme d'apport de richesse facile entraînant souvent l'alcoolisme, la déchéance et à terme l'exclusion du groupe ou pire sa déstructuration.
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Plateau des Guyanes
Cartographie © TDG
 
(17) D'est en ouest : Brésil, Guyane française, Suriname, Guyana et Venezuela
(18) D'est en ouest : Portugal, France, Hollande, Royaume-Unis et Espagne.
"L'immigration clandestine est un marqueur de la situation économico-politique dans le bassin guyano-caribéen mais aussi en Amérique du Sud"
Les frontières au centre du monde guyanais
 
Particularisme français
Les frontières de la Guyane française mais plus généralement celles des cinq Etats(17) occupant chacun une partie du Plateau des Guyanes, même si elles s'appuient sur des caractéristiques physiques liées à l'eau (fleuves ou lignes de partage des eaux), découpent artificiellement un ensemble géographique cohérent. Ce découpage résulte de l'histoire coloniale. Il est à noter que l'on trouve rassemblée dans cette zone un héritage de tous les grands pays européens coloniaux(18). Seule la France n'a pas donné l'indépendance à son territoire guyanais, faisant des frontières de la Guyane les frontières de la République française et de l'Union européenne. Cette situation, qui résulte d'un processus historique particulier, a et a eu une incidence non négligeable sur la fixation des frontières, l'exemple brésilien étant là pour l'illustrer.

La Guyane est marquée par ses frontières. Celles-ci ont été longues à fixer, et souvent en défaveur du territoire guyanais. Ce qui tend à prouver deux choses. D'une part que le territoire guyanais est convoité, pour la richesse de son sous-sol, son niveau de vie ou comme extension naturelle des Etats limitrophes. D'autre part que la France, après plusieurs échecs, s'est longtemps détournée de sa colonie puis de son département en terre sud-américaine, attirée par d'autres territoires ou occupée à d'autres tâches et ne s'est pas donné tous les moyens nécessaires à la sauvegarde de ses intérêts.

La décision d'installation à Kourou du Centre spatial guyanais (CSG) après l'abandon du pas de tir algérien, en 1965, a quelque peu changé la donne. La proximité et la prégnance de la frontière se sont faites particulièrement sentir entre 1986 et 1992, lors de la guerre civile au Suriname, alors que les populations, fuyant la violence, traversaient massivement le Maroni et stationnaient à moins de 200 km du CSG, faisant peser sur les installations spatiales une menace diffuse.
La surveillance des frontières ou le mythe de Sisyphe
l'époque contemporaine, l'immigration clandestine en Guyane française est un marqueur de la situation économico-politique dans le bassin guyano-caribéen mais aussi en Amérique du Sud. L'immigration haïtienne, dans les années 80, est d'abord aérienne et directe (Port-au-Prince/Cayenne) ; elle est rapidement endiguée par les autorités françaises. Hormis cette voie marginale, deux voies principales sont utilisées par les clandestins.

La première transite par le Suriname. Les candidats arrivent par avion à Paramaribo via Curaçao, prennent la route vers Albina et traversent le Maroni, ceci grâce au laisser-faire bienveillant et à la corruption chronique des autorités surinamaises, convaincues du seul passage des Haïtiens, attirés par le niveau de vie plus élevé du DOM et la proximité culturelle avec la France.
Cette voie caractérise surtout l'immigration d'origine caribéenne (principalement haïtienne, dominicaine et sainte-lucienne) et guyanaise au sens large (Guyana et Suriname).

La deuxième voie est celle du Brésil ; mais si le point de passage des immigrants passant par le Suriname est unique (traversée du Maroni, le plus souvent entre Albina et Saint-Laurent) sur la voie qui mène vers les centres économiques de Kourou et de Cayenne, deux routes sont utilisées par les Brésiliens et les autres ressortissants sud-américains (Péruviens et Colombiens notamment) pour gagner le littoral guyanais.
La première, la plus simple mais aussi la plus risquée au regard des contrôles de police, est celle qui passe par Saint-Georges de l'Oyapock via Oiapoque sur la rive brésilienne ;
la seconde, plus sûre est aussi la plus dangereuse : elle vise à arriver en Guyane ou au Suriname par la mer en cabotant, sur une tapouille, embarcation brésilienne à fond plat, et à débarquer nuitamment. Compte tenu des courants et du fait que l'embarcation est souvent chargée plus que de raison, les chavirages et les noyades sont fréquents.

L'ouverture récente de la route Saint-Georges/Régina, la construction actuelle du pont sur l'Approuague et celle projetée d'un pont sur l'Oyapock, s'ils réduisent l'isolement de la Guyane vis-à-vis du reste du continent sud-américain en créant des solutions de continuité, ouvrent d'autant la porte aux immigrants. La menace est prise en compte par les autorités qui envisagent de renforcer très sérieusement le poste frontière de Saint-Georges en y affectant plusieurs dizaines de fonctionnaires de la Police aux frontières.
En même temps, la Guyane pouvait-elle indéfiniment rester coupée du monde qui l'entoure, tel un îlot caraïbo-européen en terre sud-américaine ? La seule portion de la route transamazonienne restant à tracer était la portion guyanaise.
   
Arrivée sur Oiapoque (Brésil)
© C. Bidaud
 
"Compte tenu de la structure du terrain, l'immigration clandestine et les divers trafics sont extrêmement difficiles à juguler"
 
 
(19) L'expression vaut aussi pour la façade brésilienne (on y "vit en reals")
Les frontières fluviales occidentales et orientales sont surveillées conjointement par les forces de police, les fonctionnaires des Douanes et les gendarmes ; ils sont épaulés par l'armée de terre, qui met à la disposition des autorités les forces appartenant aux 9ème Régiment d'infanterie de marine (9ème RIMA), basé à Cayenne et chargé de la façade Maroni et 3ème Régiment étranger d'infanterie (3ème REI), installé à Kourou et ayant pour mission la surveillance de l'Oyapock.
Les deux régiments occupent des postes installés le long des deux fleuves et servant de base pour les missions de surveillance fluviale. Cependant, compte tenu de la structure du terrain (distances, multiples criques latérales, végétation) l'immigration clandestine et les divers trafics sont extrêmement difficiles à juguler.
La surveillance aux frontières se double de contrôles volants sur les deux seules routes qui conduisent des villes frontières (Saint-Laurent du Maroni et Saint-Georges de l'Oyapock) vers Kourou et Cayenne et qui permettent plus sûrement d'arrêter des clandestins.

L'îlot de richesse que représente la Guyane française au coeur d'une zone au niveau de vie beaucoup plus faible, a renforcé l'émergence de villes-miroir sur les rives étrangères. Albina face à Saint-Laurent, Oiapoque face à Saint-Georges ou Villa Brazil face à Camopi. Ces villes, qui sont de véritables centres commerciaux pour les frontaliers français, profitent indirectement de la protection sociale allouée par la France. A échéance fixe ou presque, c'est-à-dire en début de mois, lorsque les aides sociales sont versées, les familles traversent le fleuve pour faire leurs courses, ce que l'on appelle "vivre en florins"(19). Cela signifie simplement que tous les achats sont effectués de l'autre côté du fleuve, au coût de la vie d'en face, et payés grâce aux subsides de la protection sociale, procurant ainsi un niveau de vie sinon confortable, du moins largement supérieur à celui que connaissent ceux qui "vivent en euros".
Ces trafics, s'ils sont parfaitement connus des autorités, sont difficiles à endiguer : la tactique favorite des piroguiers du Maroni est de traverser simultanément à dix ou quinze pirogues... Les douaniers et gendarmes arriveront bien à arraisonner deux ou trois embarcations pendant que les autres traverseront tranquillement.
   
* Deux layonneurs, précédant un homme qui tient la boussole, tracent la route pour toute la colonne. Compte tenu de la dureté de la tâche, ils doivent être relayés régulièrement.

** La progression s'effectue le plus possible suivant les lignes de crête afin d'éviter les dénivelés harassants et les points bas, synonymes de zones aquatiques telles que criques ou marais.

L'arrivée du GPS(20) a quelque peu facilité les choses, évitant les grosses erreurs topographiques. Cependant, la carte, la boussole et le comptage des pas restent à l'ordre du jour, l'appareil pouvant trahir l'homme par ses pannes de batteries ou de mauvaises liaisons satellitaires.
 
(20) GPS pour Global Positionning System : système qui permet de déterminer très précisément sa position sur le terrain (latitude et longitude), grâce à une liaison satellite.
La distance qui sépare la frontière méridionale des centres économiques littoraux étant importante et les voies de communication en partie inexistantes, celle-ci est moins franchie et nécessite donc une surveillance moins prégnante. Elle consiste en la reconnaissance régulière des sept bornes frontières.
Cette mission est l'apanage de l'armée de terre. Les sections de combat des deux régiments présents en Guyane ou appartenant aux compagnies tournantes de régiments métropolitains, accompagnées de spécialistes du combat en jungle, partent à la (re)découverte des bornes lors de "missions profondes" - soit purement terrestres, soit fluvio-terrestres - qui durent deux à trois semaines.

Ces missions, très éprouvantes, nécessitent un entraînement spécifique ; en effet, elles s'effectuent en autonomie complète ; à la difficulté de la progression (chaleur, humidité, végétation, dénivelés, manque de repères) s'ajoute le poids du sac : les troupes doivent emporter, outre leur nourriture, tout le matériel de tronçonnage et de minage nécessaire à l'ouverture d'une clairière suffisamment vaste pour un hélitreuillage voire même un posé d'hélicoptère, en cas d'évacuation sanitaire.
Deux modes de progression sont utilisés : le "layonage" et le "suivi de terrain". Le layonage consiste en une avancée quasi rectiligne, tracée au coupe-coupe, suivant l'azimut* ; La seconde méthode, issue des recettes des pisteurs brésiliens, consiste en une progression beaucoup moins rectiligne, qui tient davantage compte de la géographie tourmentée de la pénéplaine guyanaise**.
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Textes © Marc-Emmanuel PRIVAT
Photos © Claudie Bidaud, Antoine Cercueil, Philippe Gaucher, Roger Le Guen, Thierry Montford
Cartographie © Terres de Guyane
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