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Les hurleurs de Petit-Saut, que sont-ils devenus ?
Cécile RICHARD-HANSEN

Lors de la mise en eau du barrage EDF de Petit Saut, en 1994, l'Opération Faune Sauvage a récupéré un certain nombre d'animaux menacés par la montée des eaux, pour les relâcher dans une zone voisine et protégée.
Il ne s'agit pas ici de faire un bilan complet de l'opération (*ref.5) , mais de vous donner quelques informations sur de ce qui s'est passé du côté des singes hurleurs, ou babounes (Alouatta seniculus) de Petit-saut.

Les hurleurs, comme la plupart des autres espèces arboricoles, ont été capturés principalement quelques mois après le début de la mise en eau, alors que les arbres étaient pour la plupart en train de perdre leurs feuilles. La priorité avait d'abord été la capture des petites espèces terrestres, les plus menacées dès le début de l'inondation (*ref.5).

Vue aérienne sur le barrage de Petit-Saut
[Photo © Antoine Cercueil]
Avant la capture...
Une petite étude rapide (*ref.1) nous a permis de constater que les hurleurs s'adaptaient momentanément à la destruction de leur habitat en modifiant leur régime alimentaire en fonction de la disponibilité des ressources : dans le cas présent, le groupe étudié dans la forêt inondée consommait 37% d'épiphytes, et 55% de feuilles (+ 8% d'aliments divers).


Singe hurleur roux
[Photo © Thierry Montford]
Les épiphytes sont parfois consommées en conditions naturelles, mais en quantités bien moindres. Cette modification des habitudes alimentaires se répercutait sur tout le comportement du groupe, en diminuant la synchronisation des activités. Les épiphytes étant une denrée très dispersée, les individus du groupe utilisaient des arbres voisins mais différents, se déplaçant et s'alimentant chacun à son rythme. Cependant, la chute des feuilles améliorant grandement la visibilité, par rapport à une forêt intacte, la cohésion du groupe pouvait être maintenue. L'examen vétérinaire après capture, de même que les analyses du sang prélevé indiquent que cette nourriture semblait subvenir, au moins à moyen terme, aux besoins énergétiques des hurleurs.

Les hurleurs en général (genre Alouatta), ainsi que les tamarins (Saguinus sp.), semblent être les espèces résistant le mieux à la dégradation des forêts, et à leur fragmentation.
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Capture, transport et "hôpital"


Capture de juvénile
[Photo © Thierry Montford]
Pour les captures, les groupes ont été dans la mesure du possible capturés d'un seul coup, pour préserver l'unité sociale. Les animaux étaient ensuite transportés dans des cages individuelles, mais gardés à proximité les uns des autres. Amenés immédiatement à "l'hôpital vétérinaire" de Petit saut, tous les individus étaient anesthésiés, mesurés, tatoués et marqués. Les prises de sang et les biopsies de peau effectuées sous anesthésie ont permis la constitution d'une "sérothèque" et d'une "banque de cellules" de référence, l'étude et la publication des paramètres anesthésiques(*ref.6) et hématologiques (*ref.7) de cette espèce, la recherche de parasites sanguins, et une étude génétique (*ref.4) qui a permis de conclure que les hurleurs de Petit saut faisaient partie de la sous espèce Alouatta seniculus macconnelli, présente au Brésil (rio Jari ).
 
Le relâcher


Singe hurleur dans la canopée
[Photo © Roger Le Guen]
Comme pour toutes les autres espèces, les animaux n'étaient gardés captifs que le temps minimum, nécessaire pour s'assurer de leur bon réveil après l'anesthésie.

Dans les 24h suivant leur capture, les individus d'un groupe étaient tout d'abord rassemblés dans des grandes cages communes, construites directement dans la forêt de relâcher. Laissés quelques heures tranquilles, sans présence humaine, cet épisode leur permettait de se calmer, et de retrouver les liens sociaux perturbés. Lorsque la cage était ouverte, à distance, les animaux sortaient plus tranquillement, avec un risque réduit de panique et d'éparpillement du groupe.

Tous les individus étaient pourvus de marques permettant de les identifier visuellement (colliers colorés, boucles aux oreilles, bracelets aux chevilles ou aux poignets), et en plus, certaines femelles ont été munies de collier émetteur, permettant de les suivre et de connaître précisément leur comportement après le relâcher.
 
Le suivi par radio-tracking
Au total 122 singes hurleurs (29 mâles adultes, 51 femelles adultes, 29 juvéniles et 13 petits) ont été capturés et relâchés. 16 femelles ont été équipées de collier émetteur, et suivies pendant une durée allant de 2 à 18 mois (perte de collier, arrêt des piles, ..). Six parmi celles-ci sont mortes de raisons diverses (infestation brutale par des larves d'insectes, blessure, ...)
Immédiatement après le relâcher, les animaux étaient localisés tous les jours à distance, sans dérangement (technique de "triangulation" du radio-tracking). Par la suite, lorsque ils commençaient à se stabiliser, des approches à pied étaient effectuées chaque semaine, pour tenter d'avoir un contact visuel, et de déterminer la composition du groupe social.
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Les résultats obtenus ?

Toutes les localisations ont été cartographiées, chaque point représentant la présence de l'animal dans un carré de forêt de 1 hectare.

Dispersion du point de relâcher.
La plupart des animaux se sont dispersés de 2 à 3 kilomètres (éloignement maximum du point de relâcher, mesuré en ligne droite), cette distance variant de 400 m à environ 13 km pour les extrêmes.

Figure 1 : exemples de localisations de femelles[9 Ko]

Figure 1
Exemples de localisations de femelles pendant leur dispersion après le relâcher
  On a considéré que l'animal avait terminé sa phase de "dispersion" lorsqu'il a atteint pour la première fois la zone qui deviendra par la suite sa zone préférentielle d'habitat ("core area" : Cette zone est formée par l'ensemble des carreaux de 1 ha fréquentés par l'animal plus souvent que si celui ci se déplaçait au hasard dans son domaine). La durée de cette phase peut être nulle, dans le cas de la femelle n°15 qui s'est installée sur place et immédiatement, et aller jusqu'à une centaine de jours pour la femelle n°20, la plus longue à se stabiliser. La carte 1 montre quelques exemples de dispersion.

Après l'arrivée dans la zone définitive, la phase d'exploration du domaine dure tant que la surface totale explorée par l'animal s'agrandit d'un mois sur l'autre.

Au bout de 4 à 5 mois environ, après la dispersion initiale, les animaux n'exploraient plus de nouvelles zones et pouvaient donc être considérés comme installés dans leur nouveau "domaine vital" (voir figure 2). La taille du domaine vital de chacune de ces huit femelles varie entre 15 et 102 hectares, avec une moyenne de 50 ha.

  Figure 2 : Domaines vitaux [7 Ko]

Figure 2
Domaines vitaux de huit femelles "installées"
Par rapport aux études précédentes sur la même espèce, la taille des domaines vitaux semble légèrement supérieure dans notre étude, surtout considérant le faible effectif des groupes concernés (en principe, plus le groupe est grand, plus son domaine l'est également). Il est possible que ces domaines se restreignent avec le temps, lorsque les animaux le connaîtront mieux. Catherine Julliot, qui a étudié Des hurleurs étudiés en conditions non perturbées dans la réserve des Nouragues, occupent des domaines vitaux d'une superficie de 38 à 45 ha, ce qui est comparable à nos résultats (*ref.2).
 
Le comportement social

La timidité des animaux, en relation avec leur expérience de capture et une forte pression de chasse antérieure, a rendu très difficile l'observation détaillée des groupes.



[Photo © Roger Le Guen]
Deux femelles sont restées dans leur groupe d'origine, les autres, après un temps passé en solitaire ont formé des associations avec des animaux résidents. Les plus grands domaines vitaux (Femelles 10, 16 et 20) peuvent refléter une certaine instabilité de ces animaux, au niveau social comme spatial. Des explorations, rayonnantes à partir d'un centre assez stable, ou un glissement progressif de la zone utilisée, accroissent grandement la taille du domaine vital. Une interprétation de cette instabilité, d'après les connaissances bibliographiques, serait que ces animaux ne sont pas encore dans une "troupe" stable, au sens propre du terme tel qu'il a été défini pour cette espèce, c'est à dire formée de reproducteurs avec leur descendance. Chez cette espèce, les individus subadultes émigrent généralement hors de leur groupe natal et, après une période solitaire, forment des "bandes", ou association d'animaux "extra-troupes" qui ne sont considérés comme un réel groupe qu'après qu'une reproduction ait eu lieu.

Enfin, une des femelles suivies a donné naissance à des jumeaux 15 mois après son relâcher (durée de gestation : 6 mois), ce qui confirme son intégration sociale autant que spatiale. Les naissances gémellaires sont très rares et rarement viables chez les primates du nouveau monde, et il semble que les petits n'aient pas survécu. Ceci ne remet pas en cause cependant la réussite de l'accouplement et de la gestation de la mère.

Les derniers émetteurs se sont arrêtés vers le début de l'année 1996, et depuis ces résultats ont été présentés dans des colloques et publiés dans des revues scientifiques(*ref.3). Bien d'autres études ont été faites : les Sakis à face pâle ont aussi été suivis par radio-émetteurs ainsi que les paresseux, plusieurs thèses ont été rédigées...

 
Références citées dans le texte :
1) de Thoisy, B and Richard-Hansen, C, 1997.
Diet and social behavior changes in a red howler monkey (Alouatta seniculus) troop in a highly degraded rainforest, Folia Primatol. , 68 357-361.2 -
2) Julliot, C, 1992.
Utilisation des ressources alimentaires par le singe hurleur roux Alouatta seniculus (Atelidae, Primates) en Guyane: impact de la dissémination des graines sur la régénération forestière, Doctorat de l'université de Tours : Tours.3 -
3) Richard-Hansen, C, Vié, J.-C and de Thoisy, B, 2000.
Translocation of red howler monkeys (Alouatta seniculus) in French Guiana, Biol. Conserv., 93 247-253.
4) Vassart, M, Guédant, A, Vié, J.-C, Kéravec, J, Séguéla, A and Volobouev, V, 1996.
Chromosomes of Alouatta seniculus (Platyrrhini, Primates) from French Guiana, The Journal of Heredity, 87 (4):331-334.
5) - Vié, J C, 1998.
La translocation de la faune sauvage de Petit Saut : apports pour la connaissance scientifique et la conservation de la nature en Guyane, JATBA, Revue d'ethnobiologie, 40 (1-2):465-484.
6) Vié, J C, de Thoisy, B, Fournier, P, Fournier-Chambrillon, C, Genty, C and Kéravec, J, 1998.
Anesthesia of wild red howler monkey (Alouatta seniculus) with Medetomidine-ketamine and reversal with Atipamezole, Am. J. Primatol., 45 399-410.
7) Vié, J C, Moreau, B, de Thoisy, B, Fournier, P and Genty, C, 1998.
Hematology and serum biochemistry values of free-ranging red howler monkeys (Alouatta seniculus) from French Guiana, J. Zoo Wildl. Med., 29 (2):142-149.
Pour ceux qui veulent en savoir plus : voir la liste des références des articles publiés par l'équipe "Faune sauvage"
(références pour la plupart consultables à la bibliothèque du Silvolab, au GEPOG ou à l'association Kwata).
 
Textes © Cécile Richard-Hansen - Docteur en Etho-écologie
Photos © Antoine Cercueil, Roger Le Guen, Thierry Montford
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