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Protection et Gestion de la faune en Guyane
Cécile RICHARD-HANSEN
La faune de Guyane est riche, mais particulièrement difficile à observer. La grande diversité des formes animales s’accompagne de densités relativement faibles, souvent encore diminuées dans les régions côtières par une pression de chasse régulière, et de difficulté d’observation dans un milieu forestier omniprésent et particulièrement dense.

La chasse dans ce département est une pratique très répandue, qui revêt encore souvent une dimension de subsistance ou d’apport alimentaire non négligeable pour des populations rurales isolées, pour lesquelles la tradition d’utilisation des ressources naturelles est toujours très présente. Même dans un milieu plus citadin, la consommation de "viande de bois" en famille ou au restaurant reste traditionnellement une caractéristique bien guyanaise.

Si la chasse n’est actuellement pas soumise en Guyane aux mêmes réglementations qu’en métropole, il n’en demeure pas moins qu’un certain nombre d’espèces ont été jugées suffisamment vulnérables pour bénéficier d’une protection légale intégrale. D’autres espèces animales peuvent être chassées librement sur le territoire guyanais, mais tout commerce en demeure interdit, et la consommation doit rester familiale. Enfin la liste des espèces sauvages commercialisables a également été fixée par la loi. Pour toutes les autres espèces de Guyane, la chasse seule est autorisée, mais non le commerce.

Profitez des ressources naturelles guyanaises tout en respectant la loi… et les équilibres écologiques en ne consommant au restaurant que les espèces autorisées, en ne participant pas à la disparition de joyaux colorés de la forêt au profit de la décoration d’un appartement métropolitain, ou en chassant avec modération seulement des espèces qui peuvent supporter un prélèvement sans risquer de disparaître de nos forêts.

Quelles espèces protéger, et pourquoi ?

Ces classifications légales correspondent à des réalités écologiques et sont établies en fonction du degré estimé de vulnérabilité des espèces. Contrairement à ce qu’il a pu sembler depuis l’utilisation traditionnelle par les peuples de la forêt, la ressource animale n’est pas infinie, et la pression démographique alliée à une chasse incontrôlée peuvent avoir des effets importants sur les abondances locales de certaines espèces. De nombreuses études sur l’impact de la chasse dans des pays voisins du bassin amazonien ont montré que la chasse affecte différemment les espèces en fonction de leurs diverses caractéristiques biologiques ou écologiques. Les facteurs pouvant justifier une réglementation ou une interdiction de la chasse se basent sur la prise en compte de paramètres tels que la rareté, le degré de spécialisation d’une espèce par rapport à un milieu donné, et surtout sa vulnérabilité à la pression de chasse en fonction de sa capacité reproductrice.
Ibis rouge (Eudocimus ruber)
[Photo © Roger Le Guen]
Espèces rares
Singe atèle dans la canopée
Ateles paniscus
[Photo © Roger le Guen]
Cormorans dans l'eau
Phalacrocorax olivaceus
[Photo © Roger Le Guen]
Grand tamanoir
Myrmecophaga tridactyla

[Photo © David Massemin]
La rareté d’une espèce peut être un critère justifiant en premier lieu sa protection contre une exploitation par la chasse. Une espèce peut être considérée comme rare à cause de sa faible densité locale, mais une autre peut apparaître localement abondante tout en étant assez peu répandue géographiquement à l’échelle mondiale. Le singe atèle, par exemple, peut être relativement commun naturellement en Guyane, mais cette espèce n’existe en Amazonie que dans une région réduite au plateau des Guyanes et au Nord de l’Amazone. Le grand tamanoir ou le tatou géant, par contre, sont présents dans la plus grande partie de l’Amérique du Sud, mais en densités toujours très faibles. Certains, comme le saki à face pâle cumulent une répartition géographique réduite et de faibles densités de populations. Chez les oiseaux, la protection du cormoran, du pélican, ou du flamand rose, communs dans des pays voisins, s’explique par leur rareté en Guyane. La pénélope siffleuse, déjà relativement peu commune en Guyane, n’existe que dans la zone nord de la zone tropicale sud américaine.

Les origines de la rareté naturelle d’une espèce dans une zone peuvent être multiples. En général, les espèces de grande taille, de même que celles qui ont un régime alimentaire très spécialisé, nécessitent des domaines de vie plus étendus, et sont donc généralement présentes en densités plus faibles. En effet, plus la ressource alimentaire est abondante et uniformément répartie plus l’espèce consommatrice peut être abondante.

Certaines espèces sont vulnérables à la pression humaine car leurs exigences écologiques très précises rendent leur survie problématique en cas de modifications du milieu par l’homme. Le coq de roche par exemple, malgré une distribution globale assez large, nécessite des conditions environnementales précises pour sa reproduction qui réduisent fortement sa fréquence en forêt.

Les origines d’une distribution géographique restreinte peuvent se retrouver dans l’histoire écologique de la zone. Les dernières époques glaciaires, par exemple n’auraient laissé que des "isolats" de forêt dans lesquels les espèces ont évolué différemment, créant une source de diversification des espèces dans ces "refuges" du passé.
 
Espèces surexploitées par l'homme
Une actuelle constatation de rareté d’une espèce dans une zone peut également s’expliquer par sa surexploitation passée par la chasse. L’impact de la chasse sur une espèce dépend en effet en tout premier lieu de sa capacité de reproduction.

À un niveau général, les grandes espèces animales sont généralement moins "prolifiques" que les petites. Les primates présentent des taux d’accroissement des populations tout particulièrement faibles, qui sont à l’origine de leur grande vulnérabilité à la chasse. L’atèle est dans ce domaine le plus mal loti, avec un taux reproductif très bas: la première gestation d’une femelle n’a lieu qu’après l’âge de 5 ans, et un intervalle de 4 ans au moins sépare deux naissances successives. Ceci explique pourquoi le singe atèle, ou kwata, est souvent la première espèce à disparaître d’une zone régulièrement chassée : le taux de naissance n’arrive que rarement à compenser les prélèvements par la chasse, et les populations s’effondrent rapidement.
Ara bleu
Ara ararauna
[Photo © A. Cercueil]
Certaines espèces ont été par le passé sur exploitées pour des raisons commerciales, ce qui a pu les amener très près du seuil de l’extinction : le caïman noir, par exemple a dû à la qualité commerciale de son cuir une poursuite impitoyable qui l’a pratiquement éradiqué du département, comme de nombreux pays sud américains. Les ibis, recherchés autant pour la consommation alimentaire que pour la beauté de leur plumage, et les aras, par exemple si prisés des exportateurs d’oiseaux de volière, ont failli payer leur beauté du prix de leur disparition. Le respect croissant de leur protection ces dernières années commence à ramener leurs couleurs flamboyantes dans les cieux guyanais, pour le plus grand plaisir des yeux et en faveur d’équilibres écologiques précieux. Chaque espèce a effectivement un rôle à jouer dans les fragiles équilibres forestiers tropicaux, et un seuil trop bas d’une population animale cruciale pour assurer la dispersion et la régénération d’essences forestières peut modifier à termes la physionomie de toute la forêt.
 
Espèces exploitables par l'homme
Dans le cas d’autres espèces, il a été jugé que ces animaux pouvaient subir une certaine pression de chasse, mais qui doit cependant rester modérée pour être tolérée sans risque d’extinction locale. Les singes hurleurs, par exemple, ont un taux de reproduction assez faible, mais leurs capacités d’adaptation à des milieux variés et leur faible spécialisation alimentaire les rend un peu moins vulnérables à la perturbation humaine. Cette catégorie légale a été souvent justifiée par la prise en considération de l’importance d’une espèce pour la chasse de subsistance, qui incite à lui conserver un statut de gibier. On retrouve dans ce cas les espèces de cervidés forestiers locaux comme la biche et le cariacou. Leur commercialisation est cependant interdite pour réduire le taux global de prélèvement. Il faut en effet toujours garder à l’esprit que la possibilité de consommation de gibier dans les restaurants citadins induit une pression de prélèvement fortement accrue sur les ressources animales, et pérennise l’existence de chasseurs professionnels qui opèrent de fortes ponctions sur le milieu naturel, pour satisfaire parfois essentiellement la simple curiosité touristique de goûter à des saveurs exotiques...
Tapir (Maïpouri)
Tapirus terrestris
[Photo © Eric Hansen]
Huit espèces de mammifères, trois espèces d’oiseaux et un reptile peuvent être actuellement consommées dans les restaurants de Guyane. En général, il a été estimé que la dynamique reproductive et les abondances locales de ces espèces permettaient un prélèvement plus important. Dans d’autres, comme le cas du tapir, c’est surtout la force de la tradition qui a présidé à la décision. Le tapir est une viande traditionnellement très appréciée, et reste possible à commercialiser, bien qu’étant présent en densités faibles et ne se multipliant qu’au rythme lent d’un petit tous les deux ans...
 

Note de TDG du 10/08/2007:
Depuis juillet 2007, le Tapir, le Hocco, l'Agami et le Marail sont désormais interdits à la vente
Pour plus d'infos : voir notre page "réglementations faune"

 
La nécessité de gestion "durable" des ressources naturelles
Le risque d’extinction d’une espèce par une chasse trop importante n’est pas une vague notion colportée par des écologistes alarmistes mais une réalité hélas trop souvent vécue de par le monde. L’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) estime que 25% des espèces de mammifères et 11% des espèces d’oiseaux sont actuellement menacées d’extinction dans le monde. Si la première menace reste la destruction de l’habitat, plus de la moitié sont menacées par une surexploitation humaine. Le pigeon américain, par exemple, jadis présent en grand nombre sur le continent nord-américain est actuellement considéré comme éteint suite à une chasse massive qui l’a éradiqué de l’ensemble de son aire de répartition.

La première étape de ce processus est la diminution alarmante voire la disparition "locale" constatée déjà à une échelle variable dans de nombreux sites de forêt amazonienne comme dans les forêts littorales de Guyane. Le promeneur curieux repart souvent déçu de ne pas avoir pu observer en nature la légendaire richesse de la faune amazonienne. Cette constatation n’est pourtant pas une fatalité, et une gestion correcte de la faune doit permettre à la fois de maintenir les traditions locales d’utilisation de la faune par les habitants et un maintien de la biodiversité écologique, propre à encourager par exemple le tourisme "vert" qui devient de plus en plus prisé dans les sociétés urbanisées.

La mise en place d’une telle "gestion durable" est actuellement une priorité pour la Guyane. De nombreux efforts se conjuguent pour améliorer nos connaissances de base sur l’écologie et la biologie des espèces locales, encore trop largement méconnues pour comprendre le fonctionnement subtil des équilibres locaux. Les scientifiques et les gestionnaires du milieu naturel travaillent pour l’élaboration de réels outils de gestion et de conservation de la faune et du milieu naturel guyanais.
Voir aussi l'article du même auteur : "Gestion de la faune sauvage en forêt amazonienne"
 
Textes © Cécile Richard-Hansen - Docteur en Etho-écologie
Photos © Antoine Cercueil, Eric Hansen, Roger Le Guen et David Massemin
Tous droits de reproduction réservés - Mai 2001
 
 
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