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Des années 60 à nos jours :
Petite rétrospective sur la connaissance des tortues marines
Christine POIXBLANC
La connaissance et la protection des tortues marines en Guyane est le résultat d'une longue histoire... dont les prémices remontent à plusieurs siècles déjà.
Les observations de tortues marines en Guyane ont été mentionnées pour la toute première fois en 1763 à l'embouchure du Maroni. Toujours au même endroit, mais un siècle après, le naturaliste hollandais Kappler observe et identifie en 1881 des tortues luths (l'une des 5 espèces de tortues marines rencontrées en Guyane).
Puis en 1964, bien des années plus tard, des chercheurs constatent un phénomène jamais mentionné en Guyane par aucun scientifique : le rassemblement de milliers de tortues luth, en quête de plages sableuses pour pondre leurs oeufs.
A partir de cette date, chercheurs et bénévoles issus de tous les horizons de la planète, se sont passionnés et se passionnent encore pour ces reptiles mystérieux... qui aujourd'hui font l'objet d'une protection particulière et planifiée sur l'ensemble du littoral.


Alors... laissez vous guider par cette courte restrospective qui débute il y a de ça quelques années seulement...
Fin des années 60 :
Découverte en Guyane de l'un des plus grands sites de ponte de tortues luths
En 1964, M. Schultz et M. Pritchard, deux chercheurs d'une équipe scientifique du Suriname travaillant pour le projet WWF Warana, découvrent que l'Ouest de la Guyane représente un site extraordinairement important pour les tortues luths (Dermochelys coriacea), qui viennent y pondre par milliers. Au vu du nombre de tortues luths fréquentant ces plages, il se pourrait que ce soit l'un des plus gros sites de ponte au monde !

Il ne restait plus qu'à vérifier cette hypothèse...


Retour à la mer
[Photo © Roger Le Guen]
 
Les années 70 :
La vie des tortues marines reste encore une énigme pour les scientifiques
A l'époque, les connaissances scientifiques sur les tortues marines sont quasiment inexistantes.
On ne sait pratiquement rien de la reproduction, du nombre de pontes annuelles, des facteurs influençant le taux de réussite des nids, de l'impact de la prédation sur les nids et sur les tortues marines, du nombre de tortues, des menaces pesant sur ces reptiles...
D'où la nécessité d'engager une étude sur les tortues marines dans le but de mieux connaître ces espèces et leur comportement et, au besoin, d'envisager des moyens de protection.
C'est pourquoi en 1972, le WWF-International organise la première campagne d'étude sur les tortues marines de Guyane.
En 1977, à la demande du Ministère de l'environnement, et à l'aide de Jean Lescure et Jacques Fretey, chercheurs au Muséum, le Muséum National d'Histoire Naturelle (MNHN) finance la toute première campagne française de marquage des tortues marines femelles en Guyane. Cette action est menée avec la collaboration de six amérindiens des villages kali'na Tilewuyu (Awala-Yalimapo).
Ces premières investigations confirment les hypothèses des scientifiques : les plages de Guyane constituent l'un des plus gros sites de ponte au monde avec 15.000 tortues femelles recencées en 1977. Dès lors, les suivis scientifiques du WWF (Fond Mondial pour la Nature) s'enchaînent, permettant de mieux connaître et protéger les tortues et leurs nids.


Jacques Fretey
mesurant une Tortue luth

[Photo © Roger Le Guen]
 
Les années 80 :
"Campagnes Kawana" : des campagnes scientifiques pour mieux connaître les tortues marines
Devant l'ampleur du travail, à partir de 1985, Jacques Fretey, chargé de mission au WWF, fait appel à des bénévoles pour renforcer le travail réalisé par les scientifiques et les habitants d'Awala-Yalimapo.
La "Campagne Kawana" est ainsi créée et se trouve intégrée à l'un des programmes du Ministère de l'Environnement.
La responsabilité du projet est d'abord revenue à l'association Greenpeace durant les 3 premières années, puis au WWF-France jusqu'en 1996. Depuis cette date, il est partagé entre l'association Kulalasi, la Réserve naturelle de l'Amana et le WWF-France.
Les bénévoles "kawaniens" patrouillent la nuit pour dissuader les contrebandiers qui se livrent au trafic d'oeufs de tortues. Ils aident au comptage, informent et sensibilisent les guyanais ou les touristes venus se promener sur les plages et apportent leur contribution au déroulement de la campagne en fonction de leurs compétences techniques ou scientifiques. Au total, 600 personnes de 27 nationalités différentes se sont impliquées au titre de bénévoles depuis 1985.


Jacques Fretey
observant l'émergence
des jeunes Tortues luth

[Photo © Roger Le Guen]
 
Les années 90 :
A l'aide des résultats scientifiques, agir pour mieux protéger les tortues


Analyse d'un nid
de Tortue luth

par un garde de la Réserve
naturelle de l'Amana
[Photo © Roger Le Guen]
Le travail réalisé lors des campagnes Kawana permet d'améliorer l'état des connaissances scientifiques sur les tortues marines et d'évaluer les menaces qui pèsent sur ces animaux. Jusqu'à présent, seuls des arrêtés préfectoraux protégeaient les oeufs, les tortues et la plage des Hattes.
Face au déclin du nombre de tortues marines dans le monde, leur protection sur le territoire guyanais se trouve encadrée par un arrêté ministériel (arrêté du 17 juillet 1991 - Journal Officiel du 17 Août 1991) permettant d'assurer la protection de l'un des plus gros cheptels du monde.

Toutes les tortues marines et leurs oeufs sont alors intégralement protégés :
Sont interdits dans le département de la Guyane et en tout temps, la destruction ou l'enlèvement des œufs et des nids, la mutilation, la destruction, la capture ou l'enlèvement, la naturalisation ou, qu'ils soient vivants ou morts, le transport, le colportage, l'utilisation, la mise en vente, la vente ou l'achat de spécimens (...)

Plus tard, le 13 mars 1998, la Réserve Naturelle de l'Amana est créée, avec pour objectif prioritaire la protection des tortues marines et la sensibilisation du public à la protection de ces animaux.
A fin des années 90, l'association Kwata constate que les plages de l'Est guyanais (entre Cayenne et Kourou) constituent également un important site de ponte. L'association décide alors d'engager à son tour un programme d'étude sur cette région littorale : "Le Programme Tortues Marines" débuté en 1998.
Aidés de bénévoles, le programme de Kwata vise à l'étude et la conservation des espèces de tortues marines présentes sur les plages de l'Est, à l'évaluation des menaces, à l'éducation à l'environnement et à la sensibilisation du public.


Ecloserie naturelle sur la
plage de Rémire-Montjoly

[Photo © Roger Le Guen]
 
Début des années 2000 :
Campagne "Tortues Marines " : planifier la protection des tortues marines à l'échelle de la Guyane
La diversité des acteurs locaux et l'éclatement géographique des différents sites de ponte nécessitent de planifier les actions de protection. La DIREN (Direction Régionale de l'Environnement - créée en 1993 en Guyane) est alors chargée d'élaborer "un plan de restauration des tortues marines en Guyane" en partenariat avec tous les acteurs locaux que sont la Réserve Naturelle de l'Amana, l'association Kulalasi, l'association Kwata, la Sépanguy, le WWF, l'ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage), l'association des pêcheurs du Nord-Ouest, les services de l'Action de l'Etat en Mer, le laboratoire de "Conservation des Populations et des Communautés" (Université Paris XI/CNRS-CERN).
 
Campagne "Tortues Marines" : quels sont les actions et les premiers résultats de l'année 2001 ?
• Le suivi scientifique
Les opérations ont débuté avec l'arrivée des premières tortues femelles en mars 2001. Le suivi scientifique se poursuit avec la comptage du nombre de pontes et de tortues.
Le nombre de pontes est compté directement par observation ou par comptage du nombre de traces laissées par les tortues femelles.
Les résultats depuis une trentaine d'années à Awala-Yalimapo :

1970 20.000 à 30.000 pontes
1990 40.00 à 50.000 pontes
2000 20.000 pontes

Ces chiffres révèlent une chute importante du nombre de pontes sur les plages d'Awala-Yalimapo depuis 1992.
Les données scientifiques récupérées durant ces 30 années enrichisssent la base de données, et son exploitation devrait aider à mieux comprendre les raisons de ces fluctuations.


Cadavre de Tortue luth
échoué sur la plage

[Photo © Claudie Bidaud]
   

Les femelles venues pondre sur les plages de Guyane sont marquées à l'aide d'une puce électronique qui permet de les identifier à chaque fois qu'elles reviennent.
En complément de ces études de marquage et de comptage, la Réserve Naturelle de l'Amana et le laboratoire de "Conservation des populations et des communautés" (animales) de Paris XI/CNRS travaillent sur plusieurs axes de recherche :

  • Suivi temporel et spatial de la ponte des tortues marines sur le littoral guyanais
  • Etude de la détermination du sexe sensible à la température et aux facteurs écologiques et évolutifs
  • Etude de la prédation sur les pontes de tortues marines
  • Etude de la réussite d'incubation sur les plages de Guyane
  • Modélisation et validation des stratégies de conservation chez les tortues marines
  • Gestion de la base de données sur les tortues en Guyane...


Pose d'une balise Argos
sur une Tortue Luth

[Photo © Roger Le Guen]
L'Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage, en collaboration avec l'association des Pêcheurs du Nord-Ouest, étudie les captures accidentelles de tortues dans les filets dans l'estuaire du Maroni. Ce travail permettra d'identifier ainsi les zones les plus sensibles dans l'estuaire et en mer et d'envisager une gestion durable de la pêche dans cette région.
 
• Les actions de surveillance
Pour lutter contre le braconnage des tortues et de leurs oeufs sur les plages de l'Ouest de la Guyane, un dispositif de surveillance a été mis en place et a été renforcé depuis l'agression en 1999 d'un garde de l'ONCFS par des trafiquants d'oeufs.
La DIREN est chargée d'organiser cette surveillance sous le contrôle du Préfet (Sous-Préfet de St Laurent), chargé de coordonner les services de police.

Les habitants, les promeneurs, les touristes, les bénévoles du WWF et de Kwata qui fréquentent et sillonnent les plages suffisent généralement à dissuader les braconniers. En réalité, ce sont surtout les plages isolées (parfois accessibles par voie maritime uniquement) qui nécessitent des opérations de surveillance.


Nid de Tortue luth
pillé par les braconniers

[Photo © Roger Le Guen]
 
• L'animation, l'accueil du public et l'éducation à l'environnement
Sur les plages de l'Ouest , la Réserve Naturelle de l'Amana avec l'association Kulalasi et le WWF, assurent des animations pour les scolaires ou les familles à la Maison de la Réserve et sur les plages d'Awala-Yalimapo pendant toute la saison de ponte.
Des outils pédagogiques sont également réalisés (la malle pédagoque "Totie, la tortue" du WWF, par exemple), ainsi qu'une enquête auprès des visiteurs, organisée par les bénévoles du WWF afin d'estimer le nombre de visiteurs et de répondre au mieux à leurs besoins.

Sur les plages de l'Est (entre Kourou et Cayenne), l'association Kwata organise des sorties grand-public et des animations sur le thème des tortues. Elle propose également des produits pédagogiques tels que posters et tee-shirts, ou encore l'exposition permanente de l'écloserie naturelle destinée à sensibiliser et éduquer à l'environnement.
Voir aussi l'article du même auteur : "A la découverte des tortues marines"
 
Remerciements à Laurent Kelle du WWF-Guyane et à Maël Dewynter, ancien bénévole des campaganes Kawana, pour leur relecture amicale.
 
Textes © Christine Poixblanc
Photos © Claudie Bidaud, Roger Le Guen
Tous droits de reproduction réservés - Décembre 2001
 
 
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